CHAPITRE 9
De quel côté les Ewoks ont-ils le plus de fourrure ? À l’extérieur !
Jacen Solo, quatorze ans
Les étoiles semblaient exploser sans cesse. Il y aurait quelques rares instants de tranquillité lorsque le rideau tâché de bleu de l’espace tapisserait l’extérieur de la verrière du patrouilleur, aussi immobile et superbe que la première fois où Han s’était assis dans un siège de pilote. La stupéfaction face à la belle immensité lui viderait les poumons et il serait frappé par tout ce que la vie lui avait offert, par tout ce que sa célèbre chance de Solo lui avait apporté : la liberté d’aller dans toute la galaxie comme bon lui semblait, une vraie princesse pour femme et des enfants qui l’avaient rendu fier... presque tout le temps.
Puis la traînée d’ions tourbillonnante d’un chasseur stellaire arriverait de l’obscurité ou bien le halo lumineux d’une frégate en approche entrerait dans son champ de vision. Des boules de feu bouillonnantes éclateraient au loin, comme des étoiles se transformant en novae. Le patrouilleur halèterait lorsque Leia et Saba riposteraient en tirant, et un disque brillant s’éloignerait lorsque Luke lancerait un missile à concussion. R2-D2 ferait défiler une mise à jour tactique sur l’écran du pilote, C-3PO annoncerait leur mort imminente et Han tirerait le manche d’un côté pour s’écarter vers l’abri offert par le vide tacheté d’étoiles.
À ce moment-là, les alarmes de proximité se mettraient à hurler et des serpents tortueux de couleur commenceraient à sauter dans l’espace devant la verrière du cockpit. Des anneaux bleus de lueur d’ion se formeraient dans l’irisation dansante devant eux et enfleraient pour prendre la forme en contre-jour d’une flotte guerrière qui arrivait. Presque aussitôt, des colonnes de tirs de turbolasers seraient échangées entre les nouveaux venus et la flottille désorganisée des Vestiges qui tentait depuis des heures de repousser la force d’assaut des Jedi.
Han se dirigea droit vers le cœur de la flotte en approche, essayant d’avancer parallèlement au violent torrent plutôt que d’esquiver avant de s’être fait une idée précise des habitudes de tirs des nouveaux venus. Malgré ses efforts, un laser passa assez près pour faire tanguer le patrouilleur sur un côté et pour noircir le filtre anti-explosions de la verrière. Le générateur de bouclier grésilla sous la pression et l’odeur caustique des circuits qui brûlent s’éleva dans la cabine.
Han poussa un juron, regarda son écran tactique et vit qu’il n’y avait pas une, mais deux flottes en approche : un mélange de transfuges de l’Alliance Galactique rassemblés autour de l’Océan de Cha Niathal et une flottille de vieux Destroyers Stellaires de l’époque de l’Empire et de frégates de classe Scimitar menées par le célèbre Chimère de Daala.
— Les Sœurs Complices Un et Deux, commenta Han. Qui les a invitées ?
— Je ne savais pas qu’il fallait des invitations pour les batailles, dit C-3PO en prenant les commandes de la comm du patrouilleur. Mais nous devrions sans doute leur envoyer un message de bienvenue et de remerciements.
— Tu me demandes de mentir ? demanda Han. Pas question.
— J’ai peur de ne pas comprendre, capitaine Solo, répondit C-3PO. Nous avons désespérément besoin d’aide et elles semblent clairement de notre côté.
— Ces deux-là ne se rangent que d’un seul côté, le leur, dit Han. Elles ne sont ici que parce qu’elles ont senti le sang et veulent voir ce qu’elles peuvent récupérer.
— Elles tirent néanmoins sur nos ennemis et pas sur nous, ce qui est la définition même d’un allié dans près de six mille cultures galactiques, fit remarquer C-3PO. Puis-je suggérer que ce moment serait parfait pour que vous élargissiez vos horizons ?
— Non.
L’éclat qui allait s’intensifiant d’un tir de turbolaser en approche passa devant les yeux de Han. Il poussa le manche vers l’avant puis ses épaules heurtèrent les sangles de sécurité de son siège lorsque le laser rebondit sur leur bouclier et envoya le patrouilleur vers le bas. Les générateurs cessèrent de fonctionner après avoir émis un bruit atroce et d’acres vapeurs jaunes s’échappèrent des tuyaux de ventilation.
R2-D2 poussa une longue enfilade de sifflements et de trilles, puis un rapport des dégâts se mit à défiler sur l’écran du pilote. Leurs boucliers ne fonctionneraient plus jusqu’à ce que Luke puisse enclencher les générateurs supplémentaires, mais il y avait une fuite de liquide de refroidissement – qui expliquait les vapeurs acres – et leur réacteur à fusion était sur le point d’entrer en surchauffe.
— Vous voyez ? demanda C-3PO. Même R2 a peur, ce qui n’arrive jamais. Nous devrions vraiment demander un vecteur de fuite puis les laisser s’occuper du combat.
— Tu rêves, boucle d’or.
Han remarqua un vol de XJ et de vieux TIE qui s’échappaient des deux flottes et s’élançaient sur leur voie de passage puis revenaient vers Nickel Un.
— Pas tant que ma fille sera encore sur ce rocher, ajouta-t-il.
La frégate qui les poursuivait quelques instants plus tôt ralentit au loin, un peu au-dessus d’eux, tel un cylindre aux extrémités noueuses suivi d’une longue traînée courbe d’ions lorsqu’elle fit demi-tour face aux flottes qui approchaient. Sous elle, Nickel Un flottait, pépite d’un noir d’encre visible seulement car sa masse sombre cachait les étoiles au-delà. Autour de l’astéroïde, des pointes d’épingles tremblantes représentaient sans doute une centaine de vaisseaux : la flottille éparpillée des Vestiges qui fonçait pour se regrouper et défendre sa conquête.
Les deux tiers de ces têtes d’épingles tremblantes étaient probablement des traqueurs stellaires ou d’autres petits appareils de combat, ce qui signifiait que les Vestiges seraient légèrement dépassés par le nombre ; au moins jusqu’à ce que la Quatrième Flotte de l’Alliance revienne de sa mission d’escorte pour leur prêter main-forte. Contrairement à la Troisième Flotte, qui avait perdu presque un quart de ses forces lors de l’appel à la désertion de Niathal sur Fondor, la Quatrième Combattante avait quasiment ses effectifs au complet. Elle serait dure à vaincre pour Niathal et Daala, surtout sous le commandement efficace de Gavin Darklighter.
Comme il n’était pas au courant des plans militaires de l’Alliance – ou du degré de fidélité de Darklighter à son Dark-en-chef
— Han n’avait aucune idée du temps que la Quatrième Flotte mettrait pour arriver. Mais il savait qu’une fois qu’elle le ferait, traverser pour aller extraire Jaina deviendrait impossible, même pour lui.
Et il ferait tout pour ne pas en arriver là. Il avait déjà si peur pour elle qu’il sentait son cœur battre dans sa poitrine. D’autre part, la mission de sa fille l’attristait tellement qu’il ne se nourrissait que de nutripilules depuis une semaine. L’idée de la laisser là-bas après la fin de sa mission était trop pour lui... et il n’avait pas besoin de la Force pour savoir qu’il n’était pas le seul à ressentir la même chose.
Han ouvrit un canal jusqu’au patrouilleur numéro 2 de l’escadron.
— Jag, tu es là ?
— Ici Glace Sèche, je vous reçois cinq sur cinq, répondit Jagged Fel d’une façon formelle, comme à son habitude. Je vous écoute.
— Nous y allons, dit Han. Tu viens ?
Avant que Jag puisse répondre, la voix de Leia se fit entendre sur le haut-parleur du cockpit.
— Aller où, Han ?
— Tu le sais, répondit son mari.
— Mais elle n’a pas envoyé le code d’extraction, objecta Leia. Nous ne savons même pas à quel point de rendez-vous aller.
— Et si nous attendons de le découvrir, ça ne servira à rien, répondit Han. À moins que tu trouves un moyen de convaincre Niathal et Daala de cesser de faire peur aux Impériaux jusqu’à ce que nous en ayons fini ici.
Leia resta silencieuse un moment puis dit :
— D’accord, tu as peut-être raison.
— Il semblerait, dit Jag. Nous vous retrouverons au point d’extraction alpha en croisant les doigts.
Une rafale de lasers apparut dans l’espace vide et arriva droit sur la verrière. Han ne regarda même pas l’écran tactique pour voir d’où venait l’attaque ; il se contenta de pousser le manche vers la gauche puis, tandis que la protection ventrale de l’appareil recevait les impacts, il serra les dents en se demandant pourquoi Luke mettait aussi longtemps à enclencher les générateurs de boucliers de secours.
Deux rayons laser en provenance de l’arrière frôlèrent le patrouilleur si près de la verrière que Han sentit la chaleur sur son visage. Puis la voix de Fett résonna sur le haut-parleur de la comm.
— À droite, espèce de brave fou ! (Deux autres rayons arrivèrent de la même direction, mais cette fois un peu plus loin de la verrière.) Personne ne part à gauche.
Han vira à droite, puis vit deux ensembles de cercles jumeaux passer tandis que Fett et son équipier se précipitaient à la poursuite de l’assaillant du patrouilleur.
— Je n’ai jamais aimé avoir ce gars derrière moi. (Han zigzaguait si brusquement qu’il n’avait même pas remarqué le silence émanant des tourelles ventrales.) Hé, Saba, tout va bien en bas ?
— Bien ? Comment celle-ci pourrait-elle aller bien ! (Elle paraissait plus en colère que blessée.) Vous le laisssez voler la proie de ceux-ci !
— Ne vous inquiétez pas pour ça, Maître Sebatyne, dit Leia. Ce ne sont pas les seuls.
Comme Fett et son équipier s’occupaient désormais du plus gros de l’attaque, Han put enfin baisser le regard et voir celui qui avait tiré sur eux. L’écran tactique montrait une corvette de classe Cutlass qui remontait pour bloquer leur approche.
— D’où sort-il ? demanda Han.
— Je crois qu’il était sous la frégate, dit C-3PO. D’autres vaisseaux des Vestiges se cachent sans doute là-dessous ; il vaudrait peut-être mieux attendre le soutien des Amiraux Daala et Niathal.
— Et laisser les casques noirs arriver avant nous à l’astéroïde ? dit Han en poussant l’accélérateur à fond pour tenter de rester au contact du Bes’uliik. Pas question.
Des houppes de couleur bouillonnantes se mirent à fleurir devant eux lorsque la corvette ouvrit le feu avec toute sa rangée de petits turbolasers. Han poussa le manche à fond vers la gauche, le redressa sur la droite puis l’enfonça vers l’avant pour plonger droit dans un nuage de flammes rouges qui venait d’apparaître quelques centièmes de seconde plus tôt.
— Capitaine Solo, fit C-3PO, avez-vous oublié que nos boucliers...
— Non, dit Han tout en esquivant déjà la boule de feu. Et ne me rappelle pas les probabilités...
— Ce serait inutile, répondit C-3PO. Sans boucliers en état de marche, nos chances d’atteindre la surface de l’astéroïde sont trop petites pour pouvoir être calculées.
Un triangle de tirs de turbolasers surgit devant et Han reconnu le motif des tirs d’un RandoCluster Trois. Même s’il n’avait aucun moyen de deviner où la prochaine rafale serait tirée, le motif était l’un des plus faciles à pénétrer. Il suffisait d’être chanceux.
Han les emmena au centre du triangle embrasé et vit la ligne blanche de la proue des classes Cutlass envoyer deux traînées de couleurs ardentes dans leur direction. Deux paires de disques bleus – tout ce qui était visible des deux Bes’uliik que Fett et son équipier pilotaient – allaient et venaient le long du bord supérieur de la verrière du cockpit, tirant des éclairs de lumière bleue vers la corvette.
— Hé, Luke, et ces boucliers ? cria Han.
Il n’y eut aucune réponse et les lumières correspondant aux boucliers sur le panneau de situation de Han restèrent rouges.
— Luke ?
La seule réponse provint de R2-D2, un sifflement confus, suivi d’une longue trille descendante.
— Ho mon dieu, dit C-3PO, on dirait que Maître Skywalker n’est plus avec nous.
— Quoi ? (Han eut l’impression que son cœur s’était arrêté de battre, mais il garda les yeux posés sur la corvette qui approchait rapidement.) Comment ? Notre coque n’a même pas été transpercée !
La tourelle à canon supérieure se tut et Leia cria :
— Il n’est pas mort, Han. Il est en... (Elle s’arrêta puis chercha ses mots.) Je ne sais pas comment l’expliquer. Luke est simplement... parti.
— Simplement parti ? répéta Han. (Il ne pouvait s’en empêcher, il devait regarder.) Comment peut-on...
Han n’acheva pas sa phrase, car Luke était bel et bien simplement parti. Son corps était toujours attaché à son siège, ses mains reposant sur la console des systèmes et le regard perdu entre l’écran de situation des boucliers et celui de visée. Mais il ressemblait à l’un de ces personnages dans la Maison de Plastex, sur Coruscant. Luke ne respirait pas plus qu’il ne bougeait. Il ne cillait même pas ; il était simplement absent.
— Super.
Lorsque Han regarda de nouveau vers l’avant, il découvrit que l’arche qui crachait des lasers de la corvette avait grandi pour devenir aussi long que son bras. Il transféra le contrôle des missiles au poste de pilotage et envoya quatre missiles à concussion vers son pont.
— Il ne pouvait pas choisir un autre moment pour prendre un peu de temps pour lui.
Caedus désactiva sa lame pourpre, laissant un trou noirci à la place de la visière du casque rouge. Le Forum de Planification Stratégique était redevenu complètement silencieux. Les Mandaloriens étaient morts ou n’en étaient pas loin, le sniper s’était retiré dans la cabine de projection pour recharger et se reprendre, et les Moffs étaient cachés entre les rangées de sièges, trop choqués et troublés pour se mettre à crier des ordres qui se révéleraient certainement plus inutiles qu’autre chose.
Seuls les deux stormtroopers de la Garde d’Élite qui avaient survécu au massacre mandalorien semblaient ne pas se rendre compte que la bataille était terminée. Ils étaient tous les deux à genoux l’un en face de l’autre dans la deuxième rangée de sièges, glissant en silence des détonateurs thermaux dans les lanceurs de grenades qu’ils avaient fixés au bout de leurs blasters. Ce sniper ne se laisserait pas tuer aussi facilement, mais ils s’en rendraient compte tout seuls avant qu’on puisse les prévenir.
Caedus s’élança vers les Moffs en marchant avec le même désintérêt sur les cadavres en armure que sur les sièges abîmés. Il avait déjà compris que son plan s’était parfaitement déroulé. Plusieurs Moffs qui s’exprimaient en sa défaveur – dont ces idiots, le jeune Voryam Bhao et Krom Rethway au cou flasque – étaient étendus sur des sièges détruits par les combats, les yeux ouverts et de la fumée s’échappant de leurs blessures. Les autres regardaient Caedus avec des expressions allant de la stupéfaction à la compréhension de son acte, en passant par la gratitude.
Lorsque Caedus arriva près des rangées de sièges du fond, les stormtroopers levèrent leurs armes et lancèrent leurs détonateurs vers la cachette du sniper avec le bruit de souffle caractéristique des lanceurs de grenades. Ils avaient bien visé et leurs deux tirs formèrent un arc avant d’entrer droit dans l’ouverture de la salle de projection. Puis ils ressortirent vers des soldats choqués et des Moffs étonnés.
Caedus était prêt. Il attrapa les deux détonateurs avec la Force... puis dut fermer les yeux lorsque deux boules blanches crépitantes explosèrent devant lui. L’odeur acre de la pierre désintégrée et du duracier vaporisé s’éleva dans l’air et les grésillements de courts-circuits électriques se mirent à crachoter depuis un cercle fondu de deux mètres de rayon dans le mur de la cabine. Plusieurs Moffs se retournèrent et tirèrent aussitôt vers le trou.
— Non, dit Caedus en utilisant la Force pour se faire entendre par-dessus le raffut de leurs blasters. (Il désigna des stormtroopers survivants.) Vous deux, mettez les Moffs en sécurité dans le vestibule. Je vais m’occuper moi-même du sniper.
— Vous-même ? demanda Moff Westermal de sa voix grave et raffinée. Êtes-vous sûr que ce soit sage, Seigneur Caedus ? Vous êtes déjà blessé.
— Kosimo a raison, ajouta Lecersen. Laissez la Garde d’Élite s’occuper du sniper. Le reste de la compagnie ne va pas tarder.
— Mes blessures n’ont aucune importance, dit Caedus en tentant de ne pas sourire. (Ils l’avaient appelé Seigneur Caedus ; un Nouvel Empire était à sa portée.) Et la Garde d’Élite n’arrivera pas à temps. J’ai peur que les Mandaloriens n’aient scellé cette partie du terrier de commandement avant leur assaut.
Caedus désigna aux Moffs le vestibule, puis il se retourna vers la cabine de projection où il découvrit le bout d’un accélérateur de balles dépassant du stand de tir improvisé que le sniper avait taillé dans le carreau brûlé par les blasters de la projectionniste. Il parvint à lever son bras blessé dans la direction approximative de l’arme puis l’atteignit avec la Force et fit un geste de torsion avec la main. Le canon trembla un instant puis se plia vers l’arrière.
Le sniper ne fut pas surpris. L’arme tomba lorsqu’il la lâcha et le sifflement d’un sabre laser qu’on allumait résonna à l’intérieur de la cabine de projection. Malgré sa blessure par balle à l’épaule, Caedus n’hésita pas à activer sa propre lame. Sa douleur ne ferait qu’alimenter sa puissance et, s’il n’attaquait pas le sniper, il savait que le sniper l’attaquerait. Il bondit, propulsé par la Force, à travers le trou jusqu’à l’intérieur enfumé et clignotant de la cabine puis pivota pour bloquer l’éventail de lumière bleue qui s’ouvrit avant même de savoir qui il affrontait.
Qu’importe, l’ennemi était bon.
Caedus sentit une botte lui frapper les côtes – un instant avant de la voir arriver avec sa vue de combat Aing-Tii – et ses poumons se vidèrent. Il répliqua avec un revers à hauteur de tête et leva le pied pour donner un coup amélioré par la Force entre les jambes de la silhouette en robe marron qui l’attaquait. Le choc tira un grognement de douleur de son adversaire, mais ne le fit même pas tituber.
Un coude osseux lui heurta le menton et le fit vaciller sur ses talons. Puis, enfin, Caedus sentit un picotement familier à l’arrière de la tête et il vit l’image d’une lame violette qui cherchait à le toucher sur son côté vulnérable. Il para dans un balayage désespéré avec son arme qui bloqua l’assaut à temps pour l’empêcher d’être coupé en deux, puis virevolta en donnant un coup de pied renversé qui atteignit son adversaire en plein dans le ventre et le repoussa... d’à peine deux pas.
Cela suffisait.
Caedus savait maintenant qui il affrontait et avait du mal à y croire. Un homme au visage émacié, aux yeux aussi bleus et froids que de l’acier vardium, des narines rougies par la colère et l’effort, un grognement s’échappant de ses lèvres fines et témoignant de sa confiance et de son mépris.
Luke Skywalker.
Quelques minutes auparavant, Caedus avait senti la présence de son oncle loin au-dessus de Nickel Un, dans le même patrouilleur que sa mère, son père et Saba Sebatyne. Et Luke était désormais ici, à l’intérieur de l’astéroïde. Même les Grands Maîtres Jedi ne pouvaient être à deux endroits à la fois – Caedus le savait – et il ne perdit pas de temps à essayer de comprendre.
Tout ce qui comptait était que, d’une manière ou d’une autre, Luke était là et qu’il était l’unique épéiste de la galaxie contre lequel Caedus n’oserait pas se battre avec un seul bras. Tandis que Luke bondissait vers l’avant en donnant des coups avec son sabre laser, Caedus sauta hors de la cabine de projection et se lança dans un saut périlleux propulsé par la Force afin de mettre le plus de distance possible entre lui et son assaillant.
Luke vola à sa poursuite, sans même prendre la peine de se placer au-dessus de lui, arrivant simplement dessous en se lançant dans un enchaînement effréné qui, à défaut d’être habile ou rusé, n’était que de la férocité sans borne. Caedus dut s’étirer pour parer l’attaque et, même en faisant appel à la Force pour soutenir la puissance de son bras valide, il eut du mal à empêcher les frappes puissantes d’écarter son arme et d’ouvrir en grand sa garde.
Ils commencèrent à retomber en échangeant trois coups aussi rapides que l’éclair qui laissèrent à Caedus les mains douloureuses et le cœur tambourinant. La dernière fois qu’il avait affronté Luke, il avait débuté le combat avec une blessure lancinante au rein, mais deux bras, et avait à peine survécu. À présent, avec une souffrance à peine supportable à l’épaule et un seul bras valide, il devait faire plus que survivre, il devait l’emporter, parce qu’il n’y aurait désormais plus de pitié de dernière minute. Cette fois, son oncle se fichait de mourir, du moment que Caedus disparaissait aussi, parce que Luke savait qui avait tué sa femme.
Après le troisième échange, Caedus et Luke arrivèrent sur le parterre, à deux rangées d’écart. Tous les deux atterrirent sur les pieds, mais le Jedi moins lourdement que le Sith.
Ce dernier éteignit son sabre laser et fit un léger mouvement de la main vers le bas pour armer le lanceur de fléchettes qu’il s’était mis à porter sous sa manche depuis leur dernier combat.
Mais Luke agit d’une manière encore plus inattendue en lâchant son sabre laser et en poussant, la paume vers l’avant. Un instant plus tard, le marteau invisible d’une explosion de Force toucha Caedus au sternum et ne l’envoya pas contre les sièges derrière lui, mais les lui fit carrément traverser.
Il s’écrasa dans la rangée suivante et tomba par terre, les pieds contre ceux du grand Mandalorien à l’armure noire et au casque rouge qu’il avait tué plus tôt. Caedus avait la tête qui lui tournait et une forte douleur à la poitrine : elle le lançait, le brûlait et le serrait si fort qu’il avait du mal à respirer.
Mais il avait toujours son sabre laser et il en avait besoin. Il appuya du pouce sur le bouton de mise en marche et leva l’arme juste au moment où la lame bleue de Luke arrivait sur lui. Caedus la para avec sa propre lame pourpre puis tendit le bras à la fois pour bloquer et pour pointer le lanceur de grenades qu’il avait au poignet sur le visage de son assaillant.
— Lâche ton arme ! ordonna-t-il.
Une légère bouffée d’air chatouilla l’avant-bras de Caedus lorsque le lanceur propulsa ses fléchettes, mais Luke esquivait déjà. Les projectiles passèrent dans un éclair noir et inoffensif puis disparurent ; le Jedi se mit alors à tourbillonner dans la rangée où se trouvait Caedus et se plaça au-dessus de la tête de son adversaire pour lui donner le coup de grâce.
Le Sith n’avait pas le temps de sauter ou d’envoyer un éclair de Force et l’angle était particulièrement mauvais pour parer ou bloquer le coup. Le seul espoir de Caedus se trouvait à ses pieds et il s’y raccrocha avec la Force pour soulever le cadavre du Mandalorien par-dessus lui et le jeter droit sur Luke.
Deux corps se rencontrèrent dans un bref craquement de métal. Comme Caedus ne mourut pas dans la seconde d’après, il comprit qu’il avait enfin mis son oncle sur la défensive. Il roula pour se mettre à genoux, le sabre laser allumé et dressé entre eux.
Luke était enseveli sous l’immense Mandalorien, une mare de sang se formant autour de sa tête et un bras immobile ressortant de sous le soldat. Selon toute apparence, Luke Skywalker était mort – ou au moins inconscient.
Le cœur de Caedus se mit à tambouriner, non de peur, mais d’excitation. Ses dernières visions étaient hantées par le visage de son oncle : Luke Skywalker qui l’attaquait ici sur Nickel Un, Luke tirant sur lui depuis l’un des Bes’uliik de Fett, Luke assis sur le trône de Caedus et s’appropriant la Nouvelle République. Lui, le Seigneur Caedus, avait-il mis un terme à ces visions, oblitérant ainsi les risques que ces futurs ne deviennent le futur ?
Malgré son envie d’être débarrassé de Luke, Caedus se méfiait tout de même. Son oncle utilisait un nouveau style de combat, qu’il n’avait jamais transmis à ses élèves de l’Académie Jedi et qu’il n’avait, pour autant qu’en savait Caedus, utilisé sur personne ayant survécu pour pouvoir en parler. C’était une façon de se battre essentiellement traditionnelle, brutale et sans pitié, destinée à faire des dégâts sans en subir et dépourvue de la moindre trace de ruse.
Ce qui signifiait que le moment était idéal pour changer de style et piéger un adversaire qui n’était pas sur ses gardes en faisant le mort. Caedus utilisa la Force pour que le Mandalorien continue d’appuyer fort sur Luke puis se recula de vingt pas jusqu’au cadavre d’un stormtrooper à terre avant de désactiver son sabre laser et de le caler sous son bras blessé. Comme Luke ne bougeait toujours pas, il sortit une grenade à fragmentation de la ceinture d’équipement du soldat. Il fit glisser la coulisse d’armement puis lança la grenade vers son oncle et le cadavre du Mandalorien.
Malgré le sifflement dans ses oreilles et l’impression d’avoir du coton dans le crâne – malgré l’immense douleur dans sa tête et l’insupportable barre sous son front –, Jaina n’avait jamais été autant envahie de Force. Elle la sentait dans la moindre cellule de son corps, tourbillonnant en elle comme du feu qui brûlait de plus en plus chaque seconde. Elle ne s’était jamais sentie si forte, si rapide ou si vigilante. Son poing aurait pu traverser un mur de duracier et elle aurait pu attraper un tir de blaster entre deux doigts. Malgré le rideau de sang rouge qui coulait de l’entaille où le casque de Vatok lui avait fendu le front, elle avait conscience de tout.
Y compris de la grenade qui lui arrivait dessus.
Jaina l’attrapa alors avec la Force et la renvoya vers son frère. Un instant plus tard, le poids qui appuyait sur elle se fit plus léger lorsque l’attention de Caedus revint sur la grenade. Elle commença par repousser le corps de Vatok grâce à la Force puis se souvint de la façon dont son frère anticipait ses attaques. Elle attrapa le beskad qui pendait à la taille de son ami puis lança le corps à la suite de la grenade.
Le sabre d’acier était à peine sorti de son fourreau lorsque la déflagration de la grenade secoua le forum. Le cadavre de Vatok se découpa face à l’éclair orange de l’explosion. Jaina le tint là pour se protéger de la chaleur féroce du souffle et ne sentit la morsure brûlante des éclats d’obus que sur les cuisses.
La détonation balaya les dernières traces de coton de l’esprit de Jaina. Sans attendre de voir si elle avait été gravement blessée, elle laissa le corps de son ami tomber par terre et bondit vers son frère, un sabre laser dans une main et le beskad de Vatok dans l’autre.
Caedus se retourna pour la rencontrer, son bras valide en avant et son épaule blessée en arrière. Jaina frappa en haut avec le sabre laser et en bas avec le beskad. Son adversaire passa en dessous en esquivant les lames, repartit vers le haut et contre-attaqua en essayant de profiter de l’élan de sa sœur pour l’empaler.
Jaina tourbillonnait déjà après avoir esquivé la lame pourpre du Sith et elle pivota sur le plastron d’un cadavre de stormtrooper tout en frappant avec le beskad de Vatok à hauteur de cou. Mais, une fois de plus, Caedus avait anticipé son attaque et s’était écarté pour recevoir le coup sur son épaule blessée au lieu de sa gorge.
Jaina ne sentit même pas le beskad entamer l’os. Elle entendit simplement une voix, celle de Jacen qui criait de surprise et de peur. Puis un bras atterrit sur ses bottes. L’instant d’après, Caedus s’échappait en hurlant et en agitant un moignon rouge puis quelque chose de chaud et d’humide aspergea le visage et le cou de Jaina avant de la brûler comme de l’acide.
Une partie d’elle – celle qui avait grandi avec Jacen, s’était entraînée avec lui sur Yavin 4 et lui avait jeté des boules sur les aires de jeux polaires de Coruscant – fut trop horrifiée pour agir. Cette partie voulait rester paralysée de stupeur, faire semblant d’être dans un affreux cauchemar dont elle se réveillerait bientôt. L’autre partie – celle qui avait demandé à faire cette mission – savait ce qui se passerait si elle restait figée.
Jaina s’élança derrière Caedus, que la perte d’un bras ne semblait pas déconcerter. Il se retourna pour lui faire face, ses yeux jaunes jetant des éclairs de douleur et de colère, et leurs sabres laser entrèrent en contact dans une brillante explosion de couleur. Jaina visa sa hanche avec le beskad... et comprit qu’elle avait des problèmes lorsque Caedus ne tenta même pas de parer.
Il éteignit son sabre laser et le laissa tomber entre eux. Jaina sentit que le beskad commençait à entrer dans la chair puis la paume de son frère s’enfonça profondément dans le creux de son estomac. L’instant suivant, elle traversait la salle, propulsée par un éclair de Force, les muscles tendus, les dents serrées et les oreilles bourdonnantes du crépitement violent des synapses qui brûlaient.
Quelques secondes plus tard, elle heurta un mur de duracier, sentit un horrible craquement dans ses côtes puis tomba par terre en tenant toujours le sabre laser et le beskad. L’éclair de Force s’était éteint, mais ses muscles restaient raides et douloureux, et la puanteur de la chair brûlée était si forte qu’elle avait envie de vomir. Elle tenta alors de se lever et n’y parvint qu’en réveillant une dizaine de douleurs différentes.
De l’autre côté de la salle, son frère était légèrement en meilleure forme. Il était effondré sur un siège à moitié brisé, sa main valide tenant le moignon de son bras manquant, du sang s’écoulant de sa blessure à la hanche. Ses yeux jaunes regardaient fixement Jaina, plus troublés qu’en colère, et sa tête était penchée sur un côté, comme s’il n’arrivait pas à croire ce qu’il voyait.
— Toi ? souffla-t-il. Jaina ?
Elle parvint à relever sa tête douloureuse. Elle avait mal – très mal – et sa vision commençait à se troubler.
— Je n’ai pas changé tant que ça, Jacen, dit-elle. (Elle commença à retrouver le contrôle de ses muscles et s’agenouilla.) Et j’espère que tu sais à quel point ces idioties de Sith énervent papa et maman.
Si Caedus entendit son sarcasme, il n’en montra rien. Ses yeux jaunes se mirent à parcourir la salle à la recherche de quelque chose que Jaina, peut-être à cause de sa douleur à la tête, ne comprenait pas. La souffrance commençait à semer le désordre dans ses pensées.
Caedus s’efforça de se relever. Un geste qui aurait été impressionnant s’il n’avait pas été aussi effrayant.
— Où est Luke ? demanda-t-il.
— Juste derrière moi, dit Jaina en se levant elle aussi.
Des élancements dans les poumons lui firent comprendre que l’éclair lui avait brisé quelques côtes. Elle plissa les yeux dans sa direction en s’efforçant d’éviter que sa vision ne devienne floue.
— Viens ici et je montrerai, ajouta-t-elle.
Caedus regarda alors de nouveau vers elle et Jaina comprit qu’elle s’était surestimée. Elle avait encore ses deux bras, mais le fait que son frère fut encore debout prouvait que sa puissance dans la Force était bien plus importante que la sienne. Elle jeta le beskad et attira le blaster d’un stormtrooper à terre jusque dans sa main.
Puis elle sentit quelqu’un qui la regardait depuis le vestibule où les Moffs avaient fui. Elle leva les yeux et découvrit deux taches grises et floues se plaçant en position de tir dans l’embrasure des portes. Elle tira une rafale pour obliger les deux stormtroopers à se mettre à couvert puis fit un saut périlleux avec la Force afin de se mettre à l’abri dans la cabine de projection dévastée tout en atterrissant face à ses ennemis, à même de se défendre.
Les bottes de Jaina n’avaient pas encore touché le sol lorsque les stormtroopers ouvrirent le feu. Elle lâcha le blaster puis se servit de son sabre laser pour dévier les lasers et les renvoyer vers son frère. Si elle l’occupait assez, il ne pourrait pas projeter d’autre éclair dans sa direction. Le sabre laser de Caedus s’alluma et se mit à tisser un bouclier pourpre devant lui.
Puis Jaina fut assaillie par une vague d’épuisement lorsque son niveau d’énergie dans la Force revint à la normale. Elle eut soudain froid, se sentit fatiguée et eut brusquement du mal à tenir son sabre laser qui allait et venait pour renvoyer les tirs de blasters. Elle recula dans la cabine de projection et tituba contre des débris des combats qu’elle aurait, en temps normal, évités sans même y penser. Lorsqu’elle atteignit le tableau de commande abîmé, elle put enfin se mettre à couvert.
La voix de Caedus s’éleva dans le forum, toujours grave, retentissante et forte.
— Pas elle ! C’est Skywalker qui est dangereux.
— Skywalker ?
Jaina se mettait-elle aussi à entendre des voix ? Ou Caedus commençait-il à voir des choses qui n’existaient pas ?
Les tirs de blasters s’éloignèrent de la cabine de projection et devinrent plus irréguliers. Jaina leva la tête et regarda par-dessus le tableau de commande à travers ce qui restait de la vitre.
Son frère boitait vers le vestibule, paraissant enfin faible et mal en point. Sa main valide tenait toujours le moignon de son bras manquant. Mais la peur lui faisait écarquiller les yeux et il avait le front ridé de colère. Il regardait le coin opposé de la salle, que Jaina ne pouvait pas voir de là où elle se trouvait.
— Là, idiots ! cria-t-il. Tuez-le !
Les deux stormtroopers parurent observer le coin longuement, obéirent puis ouvrirent de nouveau le feu. Des lasers d’énergie se mirent à ricocher sur les sièges, mais elle ne savait pas s’ils étaient déviés par un sabre laser ou s’ils rebondissaient simplement sur les murs.
Jaina n’avait pas l’énergie de le découvrir. Elle s’accroupit et s’ouvrit entièrement à la Force pour inonder son corps épuisé et meurtri. Les bruits étouffés des coups d’un briseur de portes se mirent à résonner quelque part dans le forum tandis que le reste de la Garde d’Élite se dégageait un passage pour atteindre la zone de combat.
Elle savait que sa mission était passée de difficile à impossible, mais quand obtiendrait-elle une meilleure occasion ? Caedus était blessé et affaibli, et si elle arrivait à le rattraper, elle pourrait peut-être l’achever.
Un fracas insistant s’éleva du forum lorsque les stormtroopers entrèrent par les portes qu’ils venaient de faire exploser. Jaina se leva et alluma son sabre laser, mais avant de retourner près de la brèche elle sentit une présence insectoïde inquiète qui la regardait à l’autre bout de la cabine.
Jaina se retourna. La tête du technicien qui l’avait aidée un peu plus tôt dépassait d’un trou fondu dans le mur du fond.
— Jedi Solo, vous êtes prêtes à partir ? demanda le Verpine.
— Partir, dit Jaina en fronçant les sourcils. (Quelle drôle d’idée.) Certainement pas. Caedus est toujours en vie.
Le Verpine hocha la tête.
— Oui, mes camarades de ruche ont demandé qu’on l’emmène à l’infirmerie en urgence. Et votre équipe d’intervention vous retrouvera à l’Ecoutille de Surface Cratère Dix.
— Impossible.
Jaina secoua la tête puis manqua de la perdre quand elle tenta de regarder dans le forum et s’attira une rafale de blaster. Elle virevolta et considéra de nouveau le Verpine, qui était accroupi juste devant le trou fondu et tremblait.
— Tu peux m’emmener à l’infirmerie ? demanda-t-elle.
— Non ! répondit-il. Vous êtes trop blessée pour combattre. J’ai peur que vous n’arriviez même pas au Cratère Dix toute seule. Je risque de devoir vous porter.
Jaina lui fit au revoir de la main. Elle ne pouvait pas laisser Caedus se ressaisir. Elle avait déjà perdu l’avantage de la surprise et elle était sûre d’une chose : si elle le laissait se remettre...
— Votre équipe d’extraction est elle aussi dans une situation périlleuse. (Le Verpine était obligé de crier pour se faire entendre par-dessus les tirs de blasters.) Ils insistent pour que vous veniez tout de suite.
Jaina sentit sa mère la rappeler dans la Force. Elle ne percevait pas que la peur que sa mère ressentait pour elle, mais aussi la terreur des combats qui lui faisait serrer les dents, ainsi qu’une sorte de demande qui confinait à l’ordre.
Jaina soupira. Elle avait promis au Conseil d’obéir aux ordres.
— D’accord, d’accord.
Elle s’élança – en trébuchant – vers la sortie.
— Dis-leur que nous arrivons !